Serge Doubrovsky, Le Livre brisé, lu par Bruno
Éd. Livre de Poche, 542 p.
Une vraie claque ! Le Livre brisé est assurément l’ouvrage qui m’a le plus marqué cette année. Ce roman, de fait une autofiction, commence en 1985. Serge Doubrovsky entame une sorte de chronique autobiographique qui entend relater ses amours. Au fur et à mesure de l’écriture chaotique de cette œuvre, sa femme, Ilse, une jeune Autrichienne de vingt ans sa cadette, intervient en tant que lectrice attentive et sévère. Elle met au défi son mari d’écrire la vérité crue de leur couple qui, à l’époque, bat déjà de l’aile. Doubrovsky s’exécute, se refusant à cacher les secrets de ses relations avec Ilse : les femmes qu’il a connues avant elle, leur rencontre, les mésententes au sujet des enfants, les frustrations d’Ilse, la violence ou l’alcool. Alors que Doubrovsky entame le dernier chapitre de son livre, Ilse meurt subitement. "Un livre comme une vie se brise" écrit-il, en proie à une douleur qui frappe au cœur le lecteur. Comme en écho à cette vie déchirée, la dernière partie de son autofiction, poignante et inoubliable, se déroule pour parler d’un deuil insupportable, de la culpabilité et de son amour indéfectible pour sa femme. Un ouvrage magistral et superbe qui vous glace le sang. Ilse, comme rendue à la vie, nous devient proche et nous bouleverse. Il faut noter aussi le style inimitable de l’auteur : vivant, déstructuré, constitué de phrases courtes, de répétitions, de lapsus et de jeux de mots. Auteur trop rare, Serge Doubrovsky a frappé un grand coup lors de la sortie du Livre brisé en 1989. Pour moi, il s’agit d’un authentique chef d’œuvre que je relierai certainement.
Bruno, 9770 p.
Heike B. Görtemaker, Eva Braun, lu par Bruno
Ed. Seuil, 292 p.
Quel est l'intérêt d'un essai historique sur Eva Braun ? La question se pose s'agissant de celle qui, finalement, n'a été que la maîtresse d'Adolf Hitler et n'a jamais joué de rôle notable, politique ou autre. Et pourtant, Eva Braun demeure un personnage extrêmement connu (la plus connue sans doute de toutes les compagnes de dictateur) et ce, alors même qu'Hitler l'a soigneusement cachée pendant les 14 ans qu'a duré leur relation. Il ne se maria avec elle que quelques heures avant leur suicide en avril 1945 dans Berlin assiégé. Cette célébrité, dit Heike B. Görtemaker, vient sans doute en partie de son intimité avec celui qui personnifie plus que jamais la figure du Mal. Il est pourtant intéressant de suivre le parcours d'Eva Braun. Sa rencontre en 1929 avec Hitler est en soi un choc de génération. Il a déjà 40 ans, est célibataire, passionné par la politique, impitoyable et est certain d'arriver à ses fins dans la conquête du pouvoir. Elle a 17 ans, est une jolie blonde sportive et plutôt cultivée et restera des années encore insouciante et naïve. L'idylle naissante arrive alors que Hitler se remet difficilement d'une histoire d'amour avec sa nièce Geli Raubal, terminée avec le suicide de cette dernière, désespérée. Heike B. Görtemake suit pas à pas les circonstances et les premières années du couple Hitler/Braun : confiances réciproques, séparations, tentatives de suicides et manipulations ponctuent cette union peu ordinaire et cachée des années durant (l'auteur explique pourquoi). Heike B. Görtemake s'attache également à montrer le degré d'implications de cette jeune femme dans le cours de l'histoire. Jamais encartée au NSDAP, elle adhère pourtant aux idées du parti nazi et restera l'une des dernières vraies fidèles de Hitler, au point de refuser de fuir Berlin assiégé et de mourir avec son compagnon. Ce portrait trace également un portrait saisissant de la petite société qui tournait dans l'intimité du dictateur et de sa compagne. C'est enfin l'occasion de s'arrêter longuement sur les femmes de dirigeants nazis, tenues à l'écart de toute politique (pour raisons idéologiques) mais qui en savaient bien plus que ce qu'elles ont voulu admettre.
Lu par Bruno, 9228 p.
Daniel Halévy, Nietzsche, lu par Bruno
Ed. Livre de Poche, 515 p.
Daniel Halévy a été l'un des premiers lecteurs de Nietzsche. Dès sa mort en 1900, il a travaillé sur le philosophe allemand avant de consacrer une biographie qu'il n'a eu de cesse de remanier. Autant dire que cet ouvrage est une référence qui entend décortiquer l'oeuvre du "philosophe au marteau". Avec précision, érudition et non sans lyrisme, on plonge dans la vie de Nietzsche et des quelques personnes qui ont partagé son existence : sa soeur, sa mère, quelques femmes dont la jeune Lou Andréas-Salomé, Richard Wagner et ses plus fidèles disciples - car on ne peut nommer autrement les rares lecteurs qui ont suivi avec enthousiasme et parfois aveuglement un auteur difficle, peu édité, peu lu de son vivant et aux sautes d'humeur fréquents (Nietzsche mourra d'ailleurs fou alors que la gloire commence à venir). Reste l'oeuvre de Nietzsche au sujet duquel Daniel Halévy entend éclairicir les grandes lignes de sa pensée. Le pari reste impossible tant l'auteur de Par delà le Bien et le Mal a truffé son oeuvre d'aphorismes obscurs et de fulgurances lyriques. Cependant, Halévy parvient à ressortir les éléments phares de ce philosophe incompris à son époque mais qui reste le penseur le plus influent depuis le début du XXème siècle : l'éternel retour, la destruction des idoles, la mort de Dieu, le sens de la morale et du bien et du mal ainsi que les références de Nietzsche. Le dernier intérêt de cet essai vient des ajouts à cette édition qui entend rejeter une fois pour tout l'influence qu'aurait eu Nietzsche, le philosophe solitaire et érudit, sur l'idéologie nazie. Une légende qui a la vie dure. Une bonne entrée en matière pour un essai exigeant.
Lu par Bruno, 8936 p.
Louis Guilloux, Le Sang noir, lu par Bruno
Editions Folio, 631 p.
Cripure est le personnage central de ce roman phare des années 30. Un personnage complexe, cultivé, pathétique et à la vie misérable. A travers cet homme, Louis Guilloux, auteur breton prolifique, trace le portrait féroce d'une petite société de notables de l'arrière alors que la Grande Guerre bat son plein. Monsieur Merlin, surnommé Cripure, est un professeur de lycée cultivé, littérateur adoré par quelques rares élèves, méprisé et jalousé par beaucoup. C'est dans ce climat délétère que tout va se liguer contre Cripure qui va finir par tout perdre, jusqu'à son honneur. Un grand roman féroce qui n'épargne personne, tombé dans l'oubli à l'écriture soignée mais audacieuse. A découvrir.
Bruno, 8421 p.
René Chiche, Qui est Marine ?, lu par Bruno
Éd. Lafont Presse, 127 p.
S’appuyant sur l’enquête de Caroline Fourest et Fiammetta Venner, auteurs d’un essai sur Marine Le Pen (Marine Le Pen, éd. Grasset), René Chiche se propose lui aussi de faire un portrait de la présidente du Front National. Ce livre synthétique et clair retrace le parcours de la fille de Jean-Marie Le Pen jusqu’à la tête du parti d’extrême droite française. C’est aussi l’occasion pour l’auteur d’analyser son discours (pas si moderne qu’on le dit), les grandes lignes de son programme ainsi que ses forces et ses faiblesses. Un essai qui sonne aussi comme une mise en garde : le Front National apparaît sous les yeux de l’auteur comme un parti très traditionnel dans ses propos (lutte contre l’immigration et contre l’Islam) mais aussi très aventurier dans son programme économique et social.
Bruno, 7790 p.
Umberto Eco, Le Cimetière de Prague, lu par Bruno
Editions Grasset, 551 p.
Tous les cinq ans environ, Umberto Eco nous sort un roman aux ingrédients souvents identiques : érudition, histoire, réflexion sur le faux... Le quatrième de couverture de l'éditeur induit cependant le lecteur en erreur en plaçant Le Cimetière de Prague dans la droite lignée du Nom de la Rose (le premier et plus célèbre livre de l'auteur italien). En réalité, le dernier opus d'Umberto Eco a bien plus de points communs avec Le Pendule de Foucault, fabuleux roman traitant avec maestria d'un complot universel des Templiers. Le Cimetière de Prague traite lui aussi d'un complot imaginaire, trop bien connu hélas : celle de Juifs réunis un soir dans un cimetière de Prague et se mettant d'accord pour dominer le monde ! Plusieurs narrateurs se succèdent dans ce livre - qui a fait polémique en Italie. Le narrateur principal, Simon Simonini, brillant faussaire et antisémite notoire, raconte son travail de rédacteur qui aboutira à "l'évangile" antisémite des Protocoles des Sages de Sion. A la fois extraits de journaux intimes et lettres, ce livre s'apparente aux romans-feuilletons du XIXe siècle. Bien plus baroque que dans ses livres précédents, et non sans audace, Umberto Eco multiplie chausse-trappes, fausses pistes destinées à perdre le lecteur (qui est qui ?), conspirations fumeuses mettant en scène jésuites, franc-maçons et sectes diaboliques et d'authentiques personnages historiques (Alexandre Dumas, Garibaldi, Dreyfus ou le jeune Sigmund Freud). Un roman intéressant qui n'est sans doute pas le meilleur de notre plus brillant écrivain européen mais qui a le mérite de démonter avec talent la manière dont se créent des légendes comme celle des Protocoles de Sion.
Bruno, 7663 p.
Schopenhauer, Essai sur le libre arbitre, lu par Bruno
Il ne s'agit pas du livre le plus connu d'Arthur Schopenhauer mais c'est un essai très abordable qui permet de comprendre quelques bases de la pensée de ce philosophe majeur. Ecrit en 1837, Essai sur le libre arbitre est en fait la contribution de Schopenhauer à un concours de la Société Royale de Norvège qui avait posé ce problème : "Le libre arbitre peut-il être démontré par le témoignage de la conscience de soi ?" Le philosophe allemand part de cette problématique pour mieux asseoir ses théories sur la liberté (elle n'existe que d'un point de vue moral) et le libre arbitre (c'est un leurre). Intéressant.
Bruno, 7112 p.
Luigi Pirandello, Six Personnages en Quête d'Auteur, lu par Bruno
Editions Folioplus Classiques, 160 p.
Six Personnages en Quête d'Auteur est une oeuvre majeure du théâtre du XXème siècle. Son sujet ? Une troupe de théâtre s'apprête à répéter une oeuvre de Luigi Pirandello lorsque six personnages de théâtre font irruption et réclament un auteur afin de jouer leur propre rôle. Mise en abîme vertigineuse, hommage au théâtre et réflexion philosophique sur l'illusion et sur la vanité de la condition humaine, cette oeuvre de Pirandello peut être considérée comme précurseur du théâtre de l'absurde.
Bruno, 6946 p.
Philippe Perrot, Schopenhaeuer, lu par Bruno
Editions Quintette, 61 p.
Voici un petit livre parfait pour qui veut avoir une initiation de l'oeuvre d'Arthur Schopeuhauer. Philippe Perrot parvient à nous faire comprendre les grands concepts philosophiques du penseur allemand : son pessimisme exacerbé (pour ne pas dire son dégoût) de l'homme, son rejet de la religion comme moyen de salut, son intérêt pour le corps et surtout le concept de la Volonté qu'il place au centre de la condition humaine. Après lui, et en dépit des contradictions de ses théories (que l'auteur esquisse dans une seconde partie à la fois plus intéressante et/car engagée), Schopenhauer a ouvert un boulevard à des penseurs majeurs comme Nietzsche ou Freud. Philippe Perrot voit même dans Schopenhauer un précurseur de l'engouement occidental pour la sagesse orientale. Après cette courte approche, il ne reste plus qu'à s'atteler au Monde comme Volonté et comme Représentation, l'oeuvre phare de Schopenhauer. Mais ceci est une autre histoire...
Bruno, 6786 p.
Clifford D. Simak, Demain les Chiens, lu par Bruno
Éd. J’ai lu, 311 p.
Le grand auteur américain de science-fiction Clifford D. Simak imagine un avenir très lointain avec une Terre gouvernée par une civilisation de chiens. La domination de ces animaux devenus intelligents est telle que l’existence même de la race humaine (la plupart se sont exilés sur Jupiter) est réduite à une vague légende relayée par huit contes. Ce roman (ou recueil de nouvelles ?) est une compilation de ces contes, présentés par un narrateur dubitatif au sujet de ces histoires. Très astucieusement, Simak suit un parcours chronologique et installe des personnages récurrents (en premier lieu le robot Jenkins) ainsi qu’une lignée familiale à la destinée hors du commun, les Webster : il fait ainsi de cette suite de huit histoires différentes un véritable roman homogène où se croisent des humains rongés par l’individualisme, des robots dévoués mais non dénués d’un certain sens de la destinée, d’un philosophe martien (c’est l’aspect le moins convainquant du livre), de mutants et bien sûr de chiens qui se sont émancipés de la tutelle des hommes. Le lecteur est convié à se perdre dans ces faux récits, héritages de traditions orales. Mais Clifford D. Simak, grand amoureux de la nature, entend surtout montrer son attachement à un certain sens de l’humanisme, de la morale et de la paix. Un classique de la SF.
Bruno, 6725 p.

